28/05/2006

Berlin, capitale improbable.

 

 

 

 

 

Si, à l'exemple des guides qui souhaitent satisfaire toutes les curiosités touristiques, l'expression "ville de contraste" est presque éculée, c'est pourtant le qualificatif qui convient le mieux à la ville de Berlin.

 

Lorsque l'on débarque du train ou du bus à la gare du jardin zoologique, on est frappé par la banalité des lieux. Si ce n'était la présence des ruines de la tour de l'église dédié à l'empereur Guillaume Ier, juxtaposition d'une dent creuse et d'un bâton de rouge à lèvre devenue le symbole de Berlin et conservée pour témoigner de l'horreur de la guerre, la largeur des avenues abondamment arborées et parcourues par des cyclistes suréquipés et des vélos-taxis aux allures futuristes et les amateurs de football agitant des drapeaux dans un concert tonitruant de klaxons de voitures, si ce n'était tout cela, l'Europa-Center  et l'avenue commerçante Tauentzienstrasse menant au grand magasin KaDeWe seraient d'une banalité désespérante.

 

Mais Berlin est une ville qui se mérite. Et ce quartier est à l'image de la ville... En le parcourant un peu plus tard en véritable curieux, vous y serez surpris par la juxtaposition d'images hétéroclites et la richesse des contrastes architecturaux et sociaux qui témoignent de l'absorption par cette capitale "introuvable" de toutes les incongruités contemporaines de sa dyslexie urbanistique.

 

Ici, on ne peut s'empêcher de penser aux "Cités obscures" de François Schuiten, ce célèbre "urbatecte" surréaliste qui publie ses planches aux éditions Casterman: les immeubles insipides des années 60 se juxtaposent aux structures métalliques des transports aériens, les aubettes populaires de la gare aux maisons et jardins bourgeois de la Fasanenstrasse et les immeubles exotico-rococo du jardin zoologique à la tour post-moderniste du Kant-Dreieck, œuvre de l'architecte Josef Paul Kleihues, couronnée d'une girouette de 18 mètres de haut, véritable crête de coq placée là avec ostentation en hommage à Joséphine Baker...

 

 

 

 

 

 

C'est la croisière en bateau sur la Spree et le Landwehrkanal qui confirmera le mieux cette première impression en vous menant du château baroque de Charlottenburg, au pont néo-gothique Oberbaumbrücke sur la Spree et aux statues gigantesques de trois lutteurs de métal se reflétant dans les eaux d'un lac où passe une vieille péniche à vapeur et où se mire un hydravion jaune prêt à prendre son envol.

 

Entre temps, vous aurez navigué devant d’anciennes friches industrielles rénovées, de beaux quartiers résidentiels, de clinquants immeubles administratifs et de sinistres bâtiments d'avant ou d'après-guerre, le nouveau parlement et la coupole futuriste du Reichtag rénové, les lourds et massifs édifices de l'île des musées partiellement fermés pour cause de rénovation et la dégoulinante coupole néo-baroque de la cathédrale, la sphère de béton et de métal supportant les antennes de la Fernsehturm ainsi que le quartier St-Nicolas reconstruit plus vrai que nature dans un style que n'aurait pas dédaigné Walt Disney.

 

Au retour, votre bateau passera sous les structures métalliques art déco de la station de métro Hallesches Tor, le vieux coucou américain suspendu à une esquisse de façade du futur musée des transports et des techniques, un pont de métro pénétrant avec insolence par le porche d'entrée d'un vaste immeuble, l'ombre immense des grandes arches administratives fermant le nouveau quartier de la Potsdamerplatz, le vaisseau de verre et de métal noir conçu en 1963 par Mies van der Rohe sur le Kulturforum et enfin, avant l'accostage, sous la façade immaculée du Bauhaus-Archiv, autre vitrine d'un mouvement en son temps novateur.

 

 

 

 

 

 

Déjà, vous serez étonné. Et pourtant, vous ne serez pas au bout de vos surprises! Prenez le métro, renommé pour son efficacité, et allez voir aussi la célèbre porte de Brandebourg dont notre arche du Cinquantenaire n'a pas à pâlir, la Colonne de la Victoire, perdue au milieu du Tiergarten et minuscule au milieu de son rond-point, les bâtiments historiques d'Unter den Linden, peu dignes d'intérêts, défigurés par les canalisations roses et bleues qui surplombent le chantier s'étirant tout au long de l'avenue, les coupoles de la place de l'Académie disparaissant au milieu d'une forêt de gradins métalliques disposés pour un spectacle, les rues barrées et les immeubles en démolition éparpillés partout dans le Berlin en devenir... Et malgré tout cela, vous serez cependant étonné par les zig-zag métalliques du Musée Juif nouvellement construit par Günter Schneider, par la chaleur des façades rouges de la place dédiée à Marlène Dietrich dans le quartier de la Potsdamerplatz et surtout par le gigantesque parapluie blanc qui couvre les immeubles du Sony Center, œuvre des architectes Helmut Jahn et Philip Castillo et surtout la coupole futuriste du Reichtag, rénové par Norman Foster, lieu symbolique par excellence du nouveau Berlin.

 

En parfait touriste, n'oubliez pas non plus de jeter un coup d'œil aux musées berlinois. Malgré une présentation parfois un peu démodée et un cadre désuet, il n'en reste pas moins vrai qu'il y a dans ces musées berlinois des collections à faire pâlir d'envie les plus grands musées du monde, depuis la fameuse tête de Néfertiti jusqu'au monuments reconstitués dans le Musée de Pergamme en passant par les trésors découverts à Troie par Schliemann et les peintures romantiques de Caspar David Friedrich. Si vous avez encore du courage, allez faire un tour dans le parc du château de Charlottenburg dont la façade baroque jaune pastel cache de nombreuses salles d'exposition et des appartements au lourd mobilier d'une esthétique aujourd'hui peu convainquante.

 

Car Berlin, c'est tout cela: un musée à ciel ouvert du Troisième Millénaire, au visage défiguré, unique et contrasté, une allégorie bâtie de puissances totalitaires, une trace des pouvoirs déchus, un rideau de deuil de l'horreur et de l'utopie, une façade ravalée des drames, un miroir pour les rêves. C'est un amalgame d'empires, d'années folles, de Bauhaus, de Troisième Reich, de RDA, de futurisme, d'utopies modernes et post-modernes, le tout rassemblé dans un contexte hétérogène et distendu. C'est une juxtaposition surréaliste d'immeubles prussiens stricts et colorés, de bâtiments d'avant-guerre criblés de balles, de parcs immenses redevenus bois sauvages, d'étendues trouées d'espaces vacants et désolés, de monuments modernes se dressant dans leur solitude, de grands chantiers ouverts sur des lendemains meilleurs et de lieux où se côtoient le deuil et le mémoire. Ce n'est finalement qu'un vieux patchwork troué, rapiécé avec des morceaux de textiles en nouvelles fibres synthétiques...

 

 

 

 

 

 

 

19:46 Écrit par Lucky Skywalker dans Urbanisme | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : architecture, urbanisme, berlin |  Facebook |

Commentaires

Promenade dans Berlin en bateau sur la Spree pouvez vous m'indiquer ou je peux prendre un bateau à berlin, sur la Spree
merci

Écrit par : miadam | 12/08/2007

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