21/01/2007

Paul Auster: La Solitude du Labyrinthe

Auster01

PAUL AUSTER

et Gérard de Cortanze

 

LA SOLITUDE DU LABYRINTHE

Essai et entretiens

 

Actes Sud - 1997, 2004

ISBN 2-7427-5255-2

Collection Babel

 

 Le temps.

Le temps découvre les secrets, obscurcit plus qu’il n’éclaire, donne un sens aux choses qui devraient peut-être ne pas en avoir.

 

 Le chaos.

Chacun tente de déchiffrer son propre chaos dans celui des autres.

 

 Le changement.

On parle toujours du caractère des gens comme s'il était immuable, figé à jamais. Je pense qu'une personnalité est constituée d'une infinité de gammes, de couleurs au spectre très large. L'être humain renferme de multiples possibilités. Examinons un homme très attentivement, il est habité par tant d'idées, d'opinions, d'actions et de réactions qui se contredisent. Le même événement, qui la veille encore me semblait tragique, revêt aujourd'hui un caractère des plus comiques, et m' apparaît, le lendemain, comme quelque chose de tout à fait neutre, sans intérêt: il me laisse indifférent. Reconnaître que nous changeons constamment, qu'une sorte de continuum, de flux d'émotions et de pensées, nous anime, voilà peut-être l'origine de toutes ces personnalités divisées - doubles, triples - qui parcourent mes livres. Le fait de reconnaître, d'accepter et de pénétrer nos contradictions, nous conduit sur des chemins bien étranges.

 

 La solitude.

Je crois; malgré tout, que chaque personne est seule, tout le temps. On vit seul. Les autres nous entourent mais on vit seul. Chacun est comme enfermé dans sa tête et pourtant nous ne sommes ce que nous sommes que grâce aux autres. Les autres nous "habitent". Par "autre", il faut entendre la culture, la famille, les amis, etc. Parfois, on peut percer le mystère de l'autre, le pénétrer, mais c'est tellement rare. C'est l'amour, surtout, qui permet une telle rencontre. Il y a environ un an, j'ai retrouvé un vieux cahier du temps où j'étais étudiant. J'y prenais des notes, j'y enfermais des idées. Une citation m'a particulièrement troublée: "Le monde est dans ma tête. Mon corps est dans le monde." J'avais dix-neuf ans et cela continue d'être ma philosophie.

 

 Le regard sur les autres.

Il y a en France une tradition du regard: on se regarde les uns les autres, on s'épie. Lorsque je suis dans un café, en France, il est très amusant pour moi d'observer comment les gens se dévisagent. C'est un véritable jeu. Les Américains en général et les New-Yorkais en particulier ne le pratiquent pas. A Paris, tout est plus homogène. On partage les mêmes attitudes, les mêmes gestes, les mêmes idées. Ici, tout est tellement diffus, multiple, qu'on ne s'intéresse pas vraiment aux autres. Il règne à New York comme un étrange sentiment de peur. On ne veut surtout pas se mêler de l'espace d'un autre, pénétrer dans son territoire.

 

 La marche.

Ce qu'on fait en réalité, quand on marche dans une ville, c'est penser. On effectue un trajet physique, on avance pas après pas. Un circuit s'établit et durant le trajet, des pensées surgissent, accompagnant la marche. Les pensées font, elles aussi, une sorte de voyage. On peut tout aussi bien voyager dans sa tête, assis dans une chambre. Il y a une trentaine d'années, William Burroughs se promenait avec un carnet dont les pages étaient divisées en trois colonnes: ce qu'il voyait, ce qu'il pensait et ce qu'il lisait. Les similitudes et les contradictions entre ces trois éléments étaient une chose intéressante à observer.

 

La marche est un rythme qui rend possible l'émergence des souvenirs. Se souvenir, penser, c'est presque la même chose, non? Un ami poète, grand marcheur, qui était capable d'aller de New York à Cape Cod à pied, m'a dit qu'il ne faisait jamais plus de deux miles à l'heure afin de ne pas perdre des choses, de ne rien oublier de ce qu'il voyait. Cette idée de la "qualité" de la marche est quelque chose de fondamental.

 

 L’œuvre d’art.

Une œuvre d'art, ce n'est pas comme une équation mathématique: aucune solution ne doit être trouvée puisqu'il n'y a pas de solution. L'œuvre est une expérience et l'expérience naît d'un manque de savoir. Ce n'est pas le savoir qui donne le désir de la réaliser mais son contraire. Celui qui a des idées très fixes, rigides, des certitudes, ne peut être un artiste. Faire de l'art, c'est explorer des domaines qu'on ne comprend pas et qui vous échappent. J'ai souvent l'impression que le fait même de pouvoir dire quelque chose au sujet d'un tableau ou d'un livre, que le "commentaire" en somme, surtout s'il est juste et pertinent, signifie la présence d'un centre intouchable. Le noyau central de l'œuvre est inatteignable, comme une étoile brillante. On ne peut l'approcher sans encourir une possible destruction. Il y a donc risque et danger. On peut contourner l'étoile, l'observer de loin, mais toute pénétration est impossible. C'est comme si l'on creusait un trou sans fin.

 

 Paternité et narration.

Lorsque j'étais plus jeune, j'éprouvais de grandes difficultés à écrire des textes en prose qui soient dignes d'être publiés. J'avais beau les récrire et les récrire, je n'étais jamais satisfait. Je n'ai pas vraiment d'explication, mais toujours est-il qu'après la naissance de mon fils j'ai trouvé l'entrée qui me permettait de pénétrer dans un processus d'écriture jusqu'alors totalement bloqué. C'est peut-être une coïncidence, mais cette idée d'être père, c'est-à-dire l'arrivée en masse des responsabilités - on ne vit plus que pour soi - a été pour moi déterminante. Dès lors qu'on devient père on se place dans une lignée chronologique. On sent parfaitement, au plus profond de soi et immédiatement, qu'on appartient à une génération qui va passer, et qu'on devra, à un moment ou à un autre, céder la place à la prochaine. Vous êtes soudain propulsé dans une autre vision du temps. Vous appartenez à une nouvelle dimension du temps. Je crois que ce "placement" différent dans la temporalité déclenche la narration, la possibilité de raconter, car raconter est un événement qui ne peut avoir lieu que dans le développement du temps.

 

 Rendre le monde meilleur.

Une vie, comme on dit, est très courte. Je trouve tragique qu'une personne, par suffisance, cruauté, imbécillité, gaspille ce temps si infime. Chacun peut croiser, dans sa vie, des personnes qui inspirent les autres gens, qui, par leur simple présence, rendent le monde meilleur. Ces êtres peuvent être d'ailleurs très simples, n'avoir rien de particulièrement extraordinaire et pourtant ils portent en eux quelque chose de magique. D'autres, au contraire, détruisent tout ce qu'ils touchent...

 

 L’amour.

L’amour transforme définitivement un être, le fait sortir de lui-même et, dans le même temps, lui permet de devenir quelqu'un d'autre. Oui, l'amour permet de se trouver. Alors on peut faire don de soi, en ce moment précis où l'on peut tout donner. Je ne parle pas uniquement de l'amour physique, entre un homme et une femme, mais aussi de l'amour qu'on peut éprouver pour une idée, une cause, pour quelque chose qui est plus grand que soi.

 

 La connaissance de soi.

Il ne s'agit pas de sortir de soi pour aller vers les autres, mais sans les autres nous ne sommes pas entiers, complets. Nous nous entremêlons tous. C'est dans cet enchevêtrement que peut naître la connaissance de soi.

 

19:56 Écrit par Lucky Skywalker dans Lecture | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : citations |  Facebook |

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