05/03/2007

Pierre Alechinsky

Enduire avec soin une planche de cuivre d'un vernis léger, attendre de longues heures le séchage, épargner à la pointe, pour le dégager jusqu'à satisfaction, un dessin. Plonger avec douceur la planche dans un bain d'acide nitrique. Rêver à la planche déjà encrée, à la gravure déjà imprimée. S'endormir. Ne plus retrouver au réveil qu'un acide bleu et des écailles de vernis.

 

Extrait de « Titres et pains perdus », Paris, Denoël, 1965.


Reduc~6

Sengaï!

 

A la pointe du pinceau. Il m'arrive - je vis pour ces moments-là - d'in­venter un trait. Douceur, partage; reconnaître un trait! Depuis des heures, à ma table, dans mon taillis, des heures sous l'effet d'une accumulation. Mes yeux clignent, repèrent, découvrent, prévoient, défendent, s'étonnent, acquiescent, refusent, perdent à nouveau, reprennent, accordent en direc­tion de ma main et du pinceau qui vont à l'encrier le hiatus ... reprennent le fil, clignent, repèrent, découvrent...

 

Comme en drogue. Du moins j'imagine qu'elle offre cet éclatement dans le mille. Sans rien, des heures. Puis déclenchement. Pas le sentiment trom­peur du déjà vu : se retrouver avec une dose du passé (de qui ?) dans une situation large, épandue dans un lieu présent (à soi ?) et qui d'en face, bientôt de tous côtés se jette sur vous... Déclenchement. Mon dernier trait d'encre répond à celui de mes prédécesseurs.

 

Nos traits communiquent. A la pointe du pinceau. Certitude fugace, déli­cieuse alors, d'agir avec obéissance, guidé par plus que soi, par moins que la volonté, grâce précisément à la faculté de disparaître dans un système propre.

 

Je suis Sengaï. Pas de doute. Absurde de proclamer le mieux comprendre. Comprendre, il ne me resterait que les os. Je suis eux : pas que Sengaï, je veux dire. Pas que moi. Similitude. Sentiment très fort. Spasmodie. Croyance, mais impossible sans les dérisoires petits mouvements que ma main là-bas contrôle, que mes yeux rencontrent d'emblée sur le papier. Je ne désire rien d'autre mais ne puis, le doux et partagé instant, le provoquer à mon gré. J'attends, c'est tout. Avec certitude. Je sais, j'ai cette chance. Sengaï n'est pas complètement crevé. Possibilité de rendre fragment de vie à ce qui fut.

 

Encore serai. Si l'on me voit bien. Si l'on m'oublie. Si un quelque autre vient s'asseoir des heures à ma manière. Dans le taillis. Si cet autre laisse à son tour, avec la fraîcheur, venir à grands traits vers lui (vers qui ?) le déchaîné fantôme des limites.

 

Extrait de « Roue Libre », Albert Skira, éditeur, 1971.

 

L'imprimerie - donc le livre - le papier et l'encre - donc l'estampe -m'ont induit en peinture. Je suis un peintre qui vient de l'imprimerie. Aujourd'hui je mène avec le même pinceau (Stradivarius!) rapporté de Kyoto il y a vingt ans, l'eau-forte, la lithographie, le dessin, la peinture. D'où cette ligne assez homogène, calibrée, se promenant à travers les tech­niques. Se rendre à l'imprimerie : occasion de quitter la solitude pas toujours tolérable de l'atelier. C'est comme pousser la porte du bistrot pour retrouver les autres. On respire l'odeur de l'encre. On piétine le même plancher. A plusieurs, aborder l'image nue, inconnue. Passe, dans le doux bruissement de la machine, autrement le temps.

 

Pierre Alechinsky, Bougival, le 14 novembre 1975.

 

20:45 Écrit par Lucky Skywalker dans Peinture | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : peinture, art, dessin |  Facebook |

Les commentaires sont fermés.