07/06/2007

Pierre Magnan: Un monstre sacré.

monstre sacreLa conscience.

La conscience est un élément de l’être sournois et patient. Tels qui croient n’en pas avoir se trouveront emplafonnés dedans au détour d’une année, d’une heure, d’une seconde, brusquement, brutalement sans crier gare comme on heurte du pied une grosse pierre qu’on n’a pas vue ; surgie au milieu d’une route, au détour d’un sentier, alors que vous êtes en train de compter les bénéfices d’une affaire florissante ou de faire l’amour avec joie.
Il reste que l’absence de conscience est l’apanage d’une élite. Soit que celle-ci en soit génétiquement infirme, soit qu’on la lui ait bienheureusement ôtée dès la naissance comme une opération chirurgicale ou du Saint-Esprit, ou comme si certains étaient nés orphelins de cette seule preuve de l’existence de Dieu.
Mais si l’on est frappé, il faut être bien naïf pour croire qu’on peut la rédimer par la simple confession devant un prêtre. Je voudrais bien savoir combien de véritables catholiques se sont sentis soulagés de vrais péchés par le simple aveu oral de leur existence. La conscience ne vous laisse jamais vous en tirer à si bon compte.

Se connaître soi-même.

Il est important de se connaître soi-même jusque dans ses replis les plus abjects si l’on prétend jouer au juste.

Actes muets.

Nos actes nous suivent, certes, mais ils sont muets. Nous ne savons pas, nous ne savons jamais quand nous nous mêlons de peser sur le destin d’autrui si nous avons bien ou mal fait.

Miracles.

Le propre de tous les miracles c’est de s’installer dans l’existence d’un homme avec le plus parfait naturel et sans aucun chambardement.

Destin.

Chaque fois que le destin nous impose une manifestation flagrante de son poids, toute la ressource dont nous disposons pour masquer notre effroi, c’est le rire.

Baiser.

C’est si étrange d’embrasser pour la première fois de sa vie une femme inconnue dont les lèvres, la langue, le menton, les yeux, se rapprochent soudain de votre visage à une vertigineuse vitesse. C’est si étrange ce don, cette confiance, cet aveu, qu’aucun oubli n’en efface jamais la trace, qu’aucune pudeur ne vous interdit d’en écrire, qu’aucune sensation de déjà dit ou de déjà éprouvé ne vous détourne de vous en souvenir. Ceux qui ne se souviennent d’aucun baiser de leur vie et qui ont passé outre, blasés ou désenchantés, n’ont jamais su ce qu’était l’amour, celui d’autrui ou celui de soi-même, n’ont jamais su l’émoi, la divine création. Moi, Dieu merci, j’ai reçu le privilège de me souvenir de tout à foison et je n’en ai jamais, de ces baisers, renié un seul.

Amour et compassion.

En réalité, il n’y a pas d’amour sans compassion, sans que l’immense besoin de changer le destin de quelqu’un par votre intervention ne vienne soulever votre orgueil : vous vous jugez plus capable de sauver un être que tous ceux qui jusqu’ici l’ont aidé à vivre. Vous êtes prêt à assumer. Vous vous chargez de cet adulte comme d’un enfant que vous auriez eu. Et vous savez que la promesse que vous vous faites à vous-même, même si jusqu’ici vous avez été parjure envers toutes celles que vous avez faites à autrui, cette promesse-là vous enchaîne, vous rive, et vous y perdrez votre existence plutôt que de ne pas vous y soumettre.

Extraits de "Un monstre sacré" de Pierre Magnan
Editions Denoël, 2004
Poche : collection Folio

18:45 Écrit par Lucky Skywalker dans Citations | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : magnan, livre, lecture, autobiographie |  Facebook |

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