31/08/2007

Les tolekistes de Kinsangani. (Lieve Joris: Danse du Léopard)

danse du léopard

Extrait de Danse du Léopard de Lieve Joris

Actes Sud – Babel n°658

 

Il n'y a presque pas de voitures ici, mais le dernier gouverneur mobutiste de Kisangani avait acheté cinquante vélos pour les louer à ses concitoyens qui ont organisé un service de vélotaxis. Une culture locale est née depuis, connue dans tout le pays. Le vélotaxi a été appelé toleka - laisse-nous passer -, le conducteur "tole-kiste", quoiqu'ils préfèrent s'appeler entre eux "combattant" - à cause de la vie dure qu'ils mènent.    Il y a deux mille tolekistes à Kisangani aujourd'hui, ils ont un syndicat, des véritables réunions, et beaucoup sont propriétaires de leur vélo. Sur le porte-bagages est attaché un petit coussin en mousse recouvert d'une housse joliment crochetée. Albatros, Pajew serpent, Tout-terrain, Chien méchant, Maffia boy, Maison gorille - tout comme les façades des comptoirs des diamantaires, les garde-boue peints vous introduisent dans le monde onirique du tolekiste. Certains vélos sont ornés de petites lampes et équipés de sonnettes qui retentissent comme des sonneries de téléphone mobile.

 

tolekistes

 

  Après quelques jours de marche sous le soleil brûlant, le toleka me paraît de plus en plus attrayant. Des soldats en armes, des hommes portant un attaché-case - je les vois passer assis à l'arrière et les envie. Mais les Blancs bien sûr ne se déplacent pas à vélo, ils ont des voitures, surtout les organisations humanitaires présentes ici en grande quantité. Une connaissance de Nassim m'a proposé une voiture avec chauffeur pour quarante dollars par jour, mais les gens à qui je vais rendre visite ont à peine de quoi se payer un toleka, et moi, je m'amènerais dans une voiture de location !

 

 Un jour, fatiguée, devant rejoindre l'autre côté de la ville, je prends mon courage à deux mains. Je fais signe, crie "Toleka!"', et en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire me voici à l'arrière. Tout le monde rit en me voyant, les commentaires vont bon train. "Hé, mundele, le nouveau taxi de Kisangani !" crie quelqu'un. "Mundele madesu !" Blanche haricot ! crie un autre. "Une Blanche, comment tu l'as attrapée, dis "Elle paie en dollars ?" demande un collègue tolekiste qui a fait demi-tour et roule derrière nous pour savoir où nous allons. Ce n'est certainement pas la solitude qui vous tuera, dans ces contrées.

 

Photo extraite du blog de Cédric Kalonji.

12:35 Écrit par Lucky Skywalker dans Lecture | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : extrait, congo, velo |  Facebook |

30/08/2007

Ah les femmes!... (Thyde Monnier: Rue Courte)

rue courte 02

Extrait de Rue Courte de Thyde Monnier, Editions Grasset - Les Cahiers Rouges.

"Maintenant je le sais: aimer c'est souffrir, voilà, c'est ça. Pour les femmes, aimer c'est souffrir, pour les hommes peut-être c'est pas pareil, même dans la grosse passion, leur force de muscle, leur force de raison, ça leur sert à se défendre. La force des femmes, elle, elle est tout en nerfs, c'est une chose guère solide, une de ces musiques qu'à peine si on les touche, elles chantent gai comme un oiseau, puis triste comme l'eau des sources et tout de suite après elles se détraquent."

09:04 Écrit par Lucky Skywalker dans Lecture | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : femme |  Facebook |

20/04/2007

L'Amoureuse.

Elle est debout sur mes paupières

Et ses cheveux sont dans les miens

Elle a la forme de mes mains

Elle a la couleur de mes yeux

 

Elle s'engloutit dans mon ombre

Comme une pierre sur le ciel

Elle a toujours les yeux ouverts

Et ne me laisse pas dormir

 

Ses rêves en pleine lumière

Font s'évaporer les soleils

Me font rire pleurer et rire

Parler sans avoir rien à dire

 

Paul ELUARD

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14/04/2007

Imité de Camoens.

Que cherchez-vous de moi perpétuels orages

De quels combats encore allez-vous me berner

Lorsque le temps s'enfuit pour ne plus retourner

Et s'il s'en retournait n'en reviendrait plus l'âge

 

Les ans accumulés vous disent bon voyage

Eux qui légèrement nous passent sous le nez

A des désirs égaux inégalement nés

Quand le vouloir changeant n’en connaît plus l'usage

 

Ce que je chérissais jadis a tant changé

Qu'on dirait autre aimer et comme autre douloir

Mon goût d'alors perdu maudit le goût que j'ai

 

Ah quel espoir trompé d'une inutile gloire

Me laisserait le sort ni ce temps mensonger

Qui guette mon regret comme un château de Loire

 

LOUIS ARAGON

Les Plaintes

(paru dans Profil littéraire de la France n° 9 - avril 1942)

 

Note: Luis Vaz de Camoens (1525-1580) est un poète portugais du XVIème siècle dont la vie romanesque et aventureuse ne fut qu'une suite de malheurs. Son oeuvre principale, Les Lusiades, fut reconnue et admirée par tous ses contemporains, ce qui ne l'empêchat pas de terminer sa vie dans la misère.

19:30 Écrit par Lucky Skywalker dans Lecture | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : poesie |  Facebook |

22/02/2007

Livres électroniques gratuits.

http://mozambook.free.fr

Comporte plus d'une centaine de textes classiques tombés dans le domaine public et téléchargeables gratuitement aux formats Microsoft Reader et PDF.

Site de l'Association des Bibliophiles Universels (ABU) contenant plus de 200 textes classiques sous forme électronique.

Proposant essentiellement des textes anglophones mais pas uniquement, ce site recense plus de 25.000 ouvrages gratuits et téléchargeables.

Communauté Yahoo proposant la création et la pûblication de livres électroniques gratuits disponibles aux formats Mobipocket Reader, eReader, PalmReader et Acrobat Reader: des classiques d'auteurs français et des traductions.

Site récent proposant des oeuvres tombées dans le domaine public au format Flash.

Site canadien avec un millier de références à télécharger gratuitement ou à acheter.

pitbook

Google Livres contient les plus grands classiques de la littérature française tombés dans le domaine public. On peut consulter, télécharger et imprimer librement. Pour les livres qui ne sont pas dans le domaine public, il faut se contenter de quelques extraits. L'outil de recherche permet de trouver toutes les pages de livres qui contiennent un mot donné.
 
google livres

19:30 Écrit par Lucky Skywalker dans Lecture | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : favoris, livre |  Facebook |

21/01/2007

Paul Auster: La Solitude du Labyrinthe

Auster01

PAUL AUSTER

et Gérard de Cortanze

 

LA SOLITUDE DU LABYRINTHE

Essai et entretiens

 

Actes Sud - 1997, 2004

ISBN 2-7427-5255-2

Collection Babel

 

 Le temps.

Le temps découvre les secrets, obscurcit plus qu’il n’éclaire, donne un sens aux choses qui devraient peut-être ne pas en avoir.

 

 Le chaos.

Chacun tente de déchiffrer son propre chaos dans celui des autres.

 

 Le changement.

On parle toujours du caractère des gens comme s'il était immuable, figé à jamais. Je pense qu'une personnalité est constituée d'une infinité de gammes, de couleurs au spectre très large. L'être humain renferme de multiples possibilités. Examinons un homme très attentivement, il est habité par tant d'idées, d'opinions, d'actions et de réactions qui se contredisent. Le même événement, qui la veille encore me semblait tragique, revêt aujourd'hui un caractère des plus comiques, et m' apparaît, le lendemain, comme quelque chose de tout à fait neutre, sans intérêt: il me laisse indifférent. Reconnaître que nous changeons constamment, qu'une sorte de continuum, de flux d'émotions et de pensées, nous anime, voilà peut-être l'origine de toutes ces personnalités divisées - doubles, triples - qui parcourent mes livres. Le fait de reconnaître, d'accepter et de pénétrer nos contradictions, nous conduit sur des chemins bien étranges.

 

 La solitude.

Je crois; malgré tout, que chaque personne est seule, tout le temps. On vit seul. Les autres nous entourent mais on vit seul. Chacun est comme enfermé dans sa tête et pourtant nous ne sommes ce que nous sommes que grâce aux autres. Les autres nous "habitent". Par "autre", il faut entendre la culture, la famille, les amis, etc. Parfois, on peut percer le mystère de l'autre, le pénétrer, mais c'est tellement rare. C'est l'amour, surtout, qui permet une telle rencontre. Il y a environ un an, j'ai retrouvé un vieux cahier du temps où j'étais étudiant. J'y prenais des notes, j'y enfermais des idées. Une citation m'a particulièrement troublée: "Le monde est dans ma tête. Mon corps est dans le monde." J'avais dix-neuf ans et cela continue d'être ma philosophie.

 

 Le regard sur les autres.

Il y a en France une tradition du regard: on se regarde les uns les autres, on s'épie. Lorsque je suis dans un café, en France, il est très amusant pour moi d'observer comment les gens se dévisagent. C'est un véritable jeu. Les Américains en général et les New-Yorkais en particulier ne le pratiquent pas. A Paris, tout est plus homogène. On partage les mêmes attitudes, les mêmes gestes, les mêmes idées. Ici, tout est tellement diffus, multiple, qu'on ne s'intéresse pas vraiment aux autres. Il règne à New York comme un étrange sentiment de peur. On ne veut surtout pas se mêler de l'espace d'un autre, pénétrer dans son territoire.

 

 La marche.

Ce qu'on fait en réalité, quand on marche dans une ville, c'est penser. On effectue un trajet physique, on avance pas après pas. Un circuit s'établit et durant le trajet, des pensées surgissent, accompagnant la marche. Les pensées font, elles aussi, une sorte de voyage. On peut tout aussi bien voyager dans sa tête, assis dans une chambre. Il y a une trentaine d'années, William Burroughs se promenait avec un carnet dont les pages étaient divisées en trois colonnes: ce qu'il voyait, ce qu'il pensait et ce qu'il lisait. Les similitudes et les contradictions entre ces trois éléments étaient une chose intéressante à observer.

 

La marche est un rythme qui rend possible l'émergence des souvenirs. Se souvenir, penser, c'est presque la même chose, non? Un ami poète, grand marcheur, qui était capable d'aller de New York à Cape Cod à pied, m'a dit qu'il ne faisait jamais plus de deux miles à l'heure afin de ne pas perdre des choses, de ne rien oublier de ce qu'il voyait. Cette idée de la "qualité" de la marche est quelque chose de fondamental.

 

 L’œuvre d’art.

Une œuvre d'art, ce n'est pas comme une équation mathématique: aucune solution ne doit être trouvée puisqu'il n'y a pas de solution. L'œuvre est une expérience et l'expérience naît d'un manque de savoir. Ce n'est pas le savoir qui donne le désir de la réaliser mais son contraire. Celui qui a des idées très fixes, rigides, des certitudes, ne peut être un artiste. Faire de l'art, c'est explorer des domaines qu'on ne comprend pas et qui vous échappent. J'ai souvent l'impression que le fait même de pouvoir dire quelque chose au sujet d'un tableau ou d'un livre, que le "commentaire" en somme, surtout s'il est juste et pertinent, signifie la présence d'un centre intouchable. Le noyau central de l'œuvre est inatteignable, comme une étoile brillante. On ne peut l'approcher sans encourir une possible destruction. Il y a donc risque et danger. On peut contourner l'étoile, l'observer de loin, mais toute pénétration est impossible. C'est comme si l'on creusait un trou sans fin.

 

 Paternité et narration.

Lorsque j'étais plus jeune, j'éprouvais de grandes difficultés à écrire des textes en prose qui soient dignes d'être publiés. J'avais beau les récrire et les récrire, je n'étais jamais satisfait. Je n'ai pas vraiment d'explication, mais toujours est-il qu'après la naissance de mon fils j'ai trouvé l'entrée qui me permettait de pénétrer dans un processus d'écriture jusqu'alors totalement bloqué. C'est peut-être une coïncidence, mais cette idée d'être père, c'est-à-dire l'arrivée en masse des responsabilités - on ne vit plus que pour soi - a été pour moi déterminante. Dès lors qu'on devient père on se place dans une lignée chronologique. On sent parfaitement, au plus profond de soi et immédiatement, qu'on appartient à une génération qui va passer, et qu'on devra, à un moment ou à un autre, céder la place à la prochaine. Vous êtes soudain propulsé dans une autre vision du temps. Vous appartenez à une nouvelle dimension du temps. Je crois que ce "placement" différent dans la temporalité déclenche la narration, la possibilité de raconter, car raconter est un événement qui ne peut avoir lieu que dans le développement du temps.

 

 Rendre le monde meilleur.

Une vie, comme on dit, est très courte. Je trouve tragique qu'une personne, par suffisance, cruauté, imbécillité, gaspille ce temps si infime. Chacun peut croiser, dans sa vie, des personnes qui inspirent les autres gens, qui, par leur simple présence, rendent le monde meilleur. Ces êtres peuvent être d'ailleurs très simples, n'avoir rien de particulièrement extraordinaire et pourtant ils portent en eux quelque chose de magique. D'autres, au contraire, détruisent tout ce qu'ils touchent...

 

 L’amour.

L’amour transforme définitivement un être, le fait sortir de lui-même et, dans le même temps, lui permet de devenir quelqu'un d'autre. Oui, l'amour permet de se trouver. Alors on peut faire don de soi, en ce moment précis où l'on peut tout donner. Je ne parle pas uniquement de l'amour physique, entre un homme et une femme, mais aussi de l'amour qu'on peut éprouver pour une idée, une cause, pour quelque chose qui est plus grand que soi.

 

 La connaissance de soi.

Il ne s'agit pas de sortir de soi pour aller vers les autres, mais sans les autres nous ne sommes pas entiers, complets. Nous nous entremêlons tous. C'est dans cet enchevêtrement que peut naître la connaissance de soi.

 

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18/11/2006

Pierre Magnan: Apprenti.

Je me retrouve bien heureux avec Louisette contre moi. Je me remets à chanter avec une vigueur renouvelée. Ma minable personne est engloutie par la nuit souveraine. Mon legato laisse à désirer mais ma passion en tient lieu. J'arrive à sangloter dans le vibrato, même Louisette peut croire que mon plumage ressemble à mon ramage.

Alors... Mais comment ai-je pu faire ça? Comment ai-je pu oser? Comment le donner à croire? Comment as-t-elle pu accepter?

Alors, je lui ai pris les seins dans les paumes de mes mains. Je me souviens parfaitement de leur volume, de leur dureté, de leur poids, de leur chaleur inouïe.

Et si je pleure en écrivant ceci, croirez-vous encore que j'ai enjolivé les choses et que c'est mon regret pour ma jeunesse qui parle et que je me laisse aller à mon imagination de romancier?

Je suis sûr que pendant les quinze kilomètres qui séparent Gréoux de Manosque l'ayant toute entière contre moi et ses seins emprisonnés entre mes doigts (elle n'avait pas de soutien-gorge), honteux d'avoir peut-être les ongles en deuil, je n'ai jamais bandé pour elle, jamais je ne l'ai considérée comme l'une des femmes imaginaires de mes nuits de plaisir solitaire. Je la serrais contre moi religieusement. Je n'ai pas prononcé une parole, sauf mes chansons semées derrière nous, pour l'éternité enfuies.

J'avais envie de l'aimer mais pas de cet amour que le monde connaît. Je l'aimais par ma tête et par mon coeur et aujourd'hui encore, morte, c'est ainsi que je l'aime.

 

Pierre Magnan.

Extrait de "Apprenti" - Editions Denoël 2003 - Folio n° 4215 - ISBN 2-07-030807-3

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