09/02/2009

François Weerts: Les Sirènes d'Alexandrie.

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1984. Bruxelles est en plaine mutation architecturale. Dans le quartier où les filles s'exposent en vitrine, Antoine Daillez vient d'hériter de L'Alexandrie, lieu de plaisirs dont les pintes de bière ne son tpas seules responsables.

Mais drames et incidents se multiplient autour de ce bar qui semble susciter bien des convoitises. La vieille Mémé Tartine, locataire si gentille avec les travailleuses du quartier, est retrouvée assassinée. Des skinheads aux ordres d'un parti d'extrême droite flamand s'attazquent à l'établissement, à sa patronne et à l'une des filles. La sauvegarde de la morale n'est certainement pas leur motivation . Pas plus que la protection offerte par Monaco, le caïd du quartier, ne doit avoir pour but la défense du petit commerce... 

Pour essayer de comprendre, Antoine doit fouiller la jeunesse de son grand-père, aidé de Martial Chaidron, inspecteur de la brigade des mœurs, et Piotr Bogdanovitch, historien de son état. Les secrets découverts datent du temps de l'Occupation, quand se jouait se jeu trouble, dont l'un des acteurs n'était pourtant qu'un homme ordinaire, avec ses raisons, ses faiblesses, ses failles - pas forcément politiques.

Les Sirènes d'Alexandrie s'inscrivent dans la meilleure tradition du roman noir. Celle qui sait dire, avec son lot de violence et d'amour, un destin personnel sur fond social urbain où misère et espoirs, qu'ils soient communs ou individuels, sont bien souvent balayés par le vent de l'Histoire.

Editions Actes Sud

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Roman noir à Bruxelles. 

Le fait divers, il en connaît un bout. François Weerts, 48 ans, a longtemps usé ses semelles au parquet et dans les cours d'assises. Ancien de La Dernière Heure - pour qui il a couvert les tueries du Brabant - puis de L'Instant, le journaliste belge publie aux éditions Actes Sud Les Sirènes d'Alexandrie, son premier roman. «Avec ce livre, je me rends compte que finalement ce qui m'a tou­jours intéressé c'est l'écriture, nous confie l'auteur autour d'une bière fraîche dans un café du centre de Bruxelles. C'est ce que j'appelle mon rendez-vous manqué avec le journalisme. Parce que ce qui compte dans ce métier, c'est l'information. Avoir une plume c'est mieux, mais c'est presque secondaire.» 

Boîte de Pandore à néons. Où l'on fait la connaissance d'Antoine Daillez, pisseur de copie pour le compte d'un canard populaire gavé d'affaires de moeurs et de crimes crapuleux. Tiens, tiens... «Là s'arrête la comparaison avec mon héros, sourit François Weerts. Antoine n'est qu'un alter ego romanesque fantasmé. » Heureusement pour lui... Car par le fruit pourri du hasard, le jeune pigiste hérite à la mort de son grand-père d'un bien sensiblement encombrant pour un fait-diversier: une maison déca­tie du quartier de la gare du Nord occupée par un bordel. Si joliment baptisé l'Alexandrie par Gudule, improbable maquerelle fan de Clodo. Contre son gré, Antoine va s'embourber dans une série d'histoires louches, l'obligeant à déterrer le passé trouble de son aïeul sous l'Occupation. Secondé par un flic un brin abusé et un professeur d'histoire zélé, le journaliste va affronter tout à la i la clique des macs, une bande de skins sanguinaires opérant en sous-main pour la nébuleuse de l'extrême droite flamande et un contingent de flics aux idées vissées. Mais surtout des secrets de famille enfouis et doulou­!eux. « Ce qui m'intéressait avant tout, c'était de partir de l'histoire d'une maison et d'un quartier et d'y greffer une histoire à la trame tout à fait poli­cière. » Un dispositif qui appelle des passages très bien sentis sur Bruxelles. 

Bruxelles ma belle ? Sur fond de descriptions des horreurs architecturales infligées à la capitale belge dans les années 1960-1970, François Weerts as­sène un coup de plume rageur aux fonctionnalistes de l'aménagement urbain. Doucement nostalgique du temps où Bruxelles bruxellait, l'au­teur interroge le sens du souvenir et l'inconscience assassine qui peut découler d'une mémoire volontairement défaillante. Qu'elle concerne l'histoire personnelle et familiale (Antoine face aux actes insoupçonnés de son grand-père), patrimoniale et sociétale (la politique de table rase meurtrière pour l'Art nouveau) ou politique (la collaboration durant la Seconde Guerre mondiale et ses avatars contemporains). «Contrairement au roman à énigmes à la Agatha Christie ou aux grosses machines américaines type Harlan Coben, le roman noir permet de révéler une réalité sociale, remarque François Weerts. C'est comme en presse, le fait de société est toujours passionnant parce qu'il dit quelque chose sur le vivre-ensemble. » 

Un bonheur de noirceur. Mais Les Sirènes d'Alexandrie, c'est avant tout un vrai plai­sir de lecture. Une fiction noire de noir qui nous plonge dans le monde paradoxal, attachant et violent de la nuit. Celui des filles de joie au coeur lourd, des noceurs avi­nés et des malfrats de plus ou moins bas-étage. Un étanche-soif idéal pour soirées fades et policées. A siroter en attendant un deuxième roman. Déjà en préparation... 

Article de Baudouin Galler paru dans Le Vif L'Express Weekend le 12/12/2008.

Extrait.

Tout à l'heure, Antoine a bu une bière au bar de l'hôtel Métropole où il est descendu pour trois jours. L'endroit n'a pas désempli de sa population de dames mûres venues siroter leur apéritif, mi-cham­pagne, mi-vin blanc. Il les a écoutées papoter en relevant quelques glissements dans les accents, moins de finales traînantes à la wallonne, pas un seul mot en flamand dans les phrases, peu d'éli­sions brutales, de chocs rocailleux, de consonnes gutturales dont l'articulation s'attarderait du côté du voile du palais. Bref, un gommage appuyé de l'ac­cent bruxellois à l'ancienne. Leur parler est tou­jours aussi exclamatif, et c'est à cette emphase que l'on reconnaîtra longtemps les Bruxellois. Mais les buveuses de champagne coupé s'expriment avec des intonations snobs dans la volonté évidente de rejeter des origines peu patriciennes.

Antoine a observé avec amusement cette évolu­tion rendue perceptible par son éloignement pro­longé de Bruxelles. A la sortie du bar, la place de Brouckère correspond à son souvenir. Bien entendu, le cinéma s'est converti à la mode du multiplex. Des agences de travail intérimaire ont remplacé les magasins de vêtements. Le mobilier urbain griffé Decaux a envahi l'espace. Et les voiries ont profité d'un réaménagement complet. Mais dans l'ensemble les lieux conservent l'atmosphère d'urgence, l'am­biance empressée qu'il leur connaissait. Bus, voitures et piétons se bousculent en ce début d'après-midi. Une foule de citadins retournent travailler après s'être restaurés d'un rapide sandwich pris à l'un des snacks du quartier. Des chômeurs, des pensionnés, des étudiants entre deux cours flânent, aimantés par l'effervescence rassurante de la ville.

Antoine se fraie un passage dans cette cohue tré­pidante. La place de Brouckère est l'un des rares endroits d'une Bruxelles alanguie où l'on puisse goûter à l'agitation des mégapoles. Il se dirige vers le boulevard Adolphe-Max pour rejoindre la place Rogier, ce même boulevard arpenté avec Martial un jour de novembre 1984, après un filet américain qui lui était resté en travers de la gorge. L'artère voit défiler davantage de voitures encore. Ses immeubles haussmanniens demeurent aussi peu engageants. Et si leur alignement continue à évoquer les boule­vards parisiens, l'interprétation est toujours d'un genre maussade. Ici l'agitation s'essouffle, sauf celle du trafic qui se précipite dans cet axe. Les com­merces n'ont pas proliféré. Antoine note la dispari­tion d'un cinéma tous publics, comme d'ailleurs celle des salles qui promettaient des scènes pimentées sur l'écran et du spectacle à l'entracte. L'industrie du porno n'a cependant pas été évacuée du boule­vard. Les peep-shows se sont multipliés, accouplés à des boutiques de DVD crades.

12:23 Écrit par Lucky Skywalker dans Lecture | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : weerts, sirenes, alexandrie |  Facebook |